Nuremberg cultive la mémoire des crimes du nazisme

Le Figaro – jeudi 19 novembre 2020

Soixante-quinze ans après les procès au cours desquels les principaux dignitaires nazis furent condamnés pour « crimes contre l’humanité », la ville fétiche du NSDAP, qui y organisa ses congrès, candidate au concours 2025 de capitale européenne de la culture et réfléchit à son avenir mémoriel.

Pierre Avril

Avec ses 2,20 mètres de haut et son poids de 200 kg, l’imposant crucifix en bois surplombe la salle 600 du tribunal de Nuremberg, au-dessous duquel ses présidents successifs rendirent la justice. Cet encombrant symbole religieux fut érigé en 1970, à l’initiative du magistrat en chef de l’époque, le très pieux catholique Theodor Hauth, après que les Américains remirent les clés du tribunal à la justice de la ville.

Ce n’est pas au nom de Dieu mais de celui des alliés et du tuteur américain, que vingt-quatre très hauts dignitaires nazis furent jugés en ce lieu, à partir du 20 novembre 1945 et jusqu’au 1er octobre 1946. Le procès et le verdict qui s’ensuivirent, prononcé pour « crimes contre l’humanité », pavèrent la voie à la justice pénale internationale. Douze des prévenus furent pendus. Sept écopèrent de peines de prison et trois furent acquittés.

À l’image de la croix de Theodor Hauth, c’est cette histoire et ce lieu devenu universel que la cité bavaroise, soixante-quinze ans après le procès, tente de se réapproprier. Le nom de Nuremberg est associé aux outrances du national-socialisme, filmées par Leni Riefenstahl dans les années 1930, ainsi qu’à la réparation des crimes nazis. La salle 600, elle, a été définitivement rendue en début d’année, à l’usage exclusif du public. Pour la dernière fois, le 20 février 2020, un homme y fut condamné à deux ans et neuf mois de prison pour avoir tenté d’étrangler sa femme. Nuremberg, 500 000 habitants, candidate au concours de 2025 de la capitale européenne de la culture, réfléchit à son avenir de ville mémorielle.

La salle 600 transformée en musée 

« Lorsque je demande à mes interlocuteurs durant mes voyages à l’étranger, ce qu’ils connaissent de Nuremberg, ils répondent souvent : le marché de Noël, les saucisses, Albrecht Dürer et Hitler. C’est précisément à partir de Hitler que nous voulons montrer comment notre ville a fait face à cette histoire et a appris d’elle », explique son maire, Marcus König, social-chrétien de la CSU. Du fait de l’empreinte médiévale de la vieille ville, le dictateur considérait Nuremberg comme la cité la plus allemande de toutes. Elle fut aussi le fief de l’éditeur antisémite et gauleiter de Franconie, Julius Streicher, condamné à mort dans en 1946 dans sa ville d’adoption.

Pour sa part, la salle 600, explique le président du tribunal de Nuremberg, est l’équivalent de l’Hôtel de ville de Münster où la paix hispano-néerlandaise a été conclue le 15 mai 1648, mettant fin à la guerre de Trente Ans. « C’est un lieu, accolé à une année, où le destin du monde s’est joué », théorise Thomas Dickert. Recouverte d’élégantes boiseries, surmontée d’un haut plafond, elle exista bien avant que Goering et Speer y fussent jugés. Le roi Ludwig III de Bavière, venu à Nuremberg en train et en carrosse ouvert, accompagné par huit fanfares, l’inaugura en personne le 11 septembre 1916. Deux mois plus tard, alors que la Première Guerre mondiale battait son plein, un domestique y fut pour la première fois jugé pour vol.

C’est aussi là, le 24 mai 1942, que le gérant juif d’un magasin de chaussures, Leo Katzenberger, y entendit le prononcé de sa condamnation à mort. Les tristement célèbres lois de Nuremberg destinées à protéger la race allemande de toute souillure avaient été votées sept ans auparavant. Le commerçant fut faussement accusé, par le tribunal d’exception, d’avoir eu une relation sexuelle avec une non-Juive.

L’injustice symbolique fut réparée, à partir du 20 novembre 1945, sous la conduite du procureur américain, Robert Jackson. Cette année-là, alors que la ville était en ruines, les troupes US confisquèrent le bâtiment, rénovèrent complètement la salle 600, reléguant l’administration de la justice régionale dans une caserne miteuse de la périphérie. Oswald Rothaug, le président du tribunal d’exception qui condamna Leo Katzenberger, fut lui-même jugé dans la salle 600 en 1947 dans le cadre des procès postérieurs de Nuremberg. Condamné à perpétuité, il fut libéré en 1956 : la justice ouest-allemande estima que la peine n’était plus applicable. Le souffle de la justice universelle s’épuisait.

Theodor Haut, le plus haut magistrat de la ville en 1959, n’aimait pas beaucoup les Américains. Après avoir repris possession du tribunal le 22 décembre de cette même année, ce farouche prosélyte catholique, détesté des protestants bavarois, prit soin de remettre la salle dans son état d’origine. Et y ajouta le crucifix. Il arriva par la suite, lors de certains procès, que l’objet soit recouvert d’une toile, à la demande des parties.

Depuis que la salle 600 s’est transformée en musée, ces polémiques s’effacent au profit de la seule histoire qui vaille : celle du procès de Nuremberg et de son héritage. Une Académie des principes de Nuremberg, dirigée par Klaus Rackwitz, a été créée pour en pérenniser l’esprit. « Les auteurs de ces crimes ont été punis et un ordre judiciaire mondial s’est développé. Je trouve ce processus exemplaire et en Allemagne, seuls quelques esprits mentalement dérangés ne partagent pas mon opinion », se félicite Clemens Niedenzug, un visiteur originaire de Bonn.

Dans le même élan, les autorités régionales ambitionnent de s’attaquer à un autre pan mémoriel de Nuremberg : le site de démonstration du régime nazi, situé à l’extrémité sud-est de la ville. Étendu sur 11 km2, il fut conçu en grande partie par l’architecte de Hitler, Albert Speer, lui-même condamné à Nuremberg à vingt ans de prison (libéré en 1966). Le gigantesque terrain duquel décolla le ballon du comte Zeppelin en 1909, fut jugé suffisamment attractif pour y accueillir les congrès du parti nazi. Bordé d’étangs, il fut, au début du XXe siècle, un lieu de promenade et de loisirs. Lors des grands-messes hitlériennes, il accueillit jusqu’à un million de personnes. Aujourd’hui, il a repris sa vocation dominicale originelle et on y croise parfois des jeunes mariés. La tribune parsemée d’herbes folles, au sommet de laquelle le führer, de 1933 à 1938, déclama ses discours haineux, menace de s’effondrer.

Fin octobre, un groupe de collégiens de Nuremberg est assis sur les escaliers lézardés de l’édifice, inspiré du temple hellénique de Pergame. Leur professeur, Franziska Czerny, leur demande leur opinion sur le sort qu’il convient de réserver au bâtiment. Il faut tout démolir, estime une moitié des adolescents ; le lieu doit être sauvegardé, juge l’autre moitié. « Plusieurs de mes élèves n’étaient jamais venus ici auparavant. On discute ensuite en classe avec eux, c’est un moment très important », explique l’enseignante d’histoire.

Mise en perspective du récit historique 

Le même dilemme, âprement débattu dans le pays depuis des décennies, est en passe d’être tranchée par la ville de Nuremberg. Quatre-vingt-cinq millions d’euros d’argent public seront consacrés à la préservation du site. « C’est une bonne base pour montrer aux gens du monde entier et aux jeunes quelle idéologie totalitaire ces bâtiments ont incarnée », estime le président de la communauté juive, Joachim Hamburger. « Je n’aimerais pas, dans dix ans, me retrouver, ici, devant une clôture, ou pire, une ruine », justifie à son tour l’historien Alexander Schmidt, l’un des conseillers historiques chargés du programme de conservation. Avec un double mot d’ordre : apporter l’Histoire sur le lieu même où déambulent les promeneurs, et placer ce récit historique en perspective.

« Nous ne voulons pas que seules les images de propagande attachées à ce lieu s’installent à demeure dans la tête des gens », précise Florian Dierl, directeur du Centre de documentation adjacent, qui s’apprête à faire peau neuve dans le cadre de ce précepte. Cet expert fait référence au Triomphe de la volonté, le film de la cinéaste du régime, Leni Riefenstahl qui, mettant en scène le congrès nazi de 1934, fait toujours office de principale source iconographique.

Or, avant même la prise du pouvoir par les nazis en 1933, ce sont les sociaux-démocrates de la République de Weimar qui exploitèrent l’image de Nuremberg, alors dépeinte comme ville ouvrière. Le maire libéral de l’époque, Hermann Luppe, s’y opposa à l’étoile montante du parti national-socialiste, Julius Streicher. En 1929, la Fédération syndicale des employés allemands s’y réunit, de même que le SPD, ou des associations sportives liées à la gauche. « Nous voulons montrer que l’histoire de Nuremberg ne commence pas en 1933 », explique Martina Christmeier, conseillère scientifique du centre de documentation. De même, pendant la guerre, un centre de travailleurs forcés et de prisonniers de guerre fut érigé sur le terrain Zeppelin.

Face à lui, la Grande Rue (Grosse Strasse), qui devait canaliser les défilés militaires, a vu ses travaux suspendus au début de la guerre. L’armée de l’air américaine l’utilisa comme terrain d’aviation et elle sert aujourd’hui de lieu de stationnement. Contigu au centre de documentation, trône un immense bâtiment en forme d’amphithéâtre romain semblable au Colisée romain. C’est le Centre des congrès, qui devait accueillir à demeure tous les congrès du NSDAP. Lui non plus n’a jamais été achevé. Il est le deuxième plus grand bâtiment nazi d’Allemagne après celui du centre de vacances de Prora, sur la mer Baltique, reconverti en résidence hôtelière de luxe.

« Le Colosse » en revanche, tel qu’Hitler le nommait, risque l’abandon. L’état du bâtiment est incompatible avec les normes de construction en vigueur. « Tant que nous n’aurons pas de concept alternatif concret, cet investissement s’avère politiquement impossible », regrette Florian Dierl. Nuremberg n’en a pas fini avec sa mémoire.