« La menace djihadiste concerne toute l’Europe de l’Ouest »

Le Figaro – lundi 2 novembre 2020

ALEXANDRE DEVECCHIO

AUTEUR du Jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons, (Gallimard) le chercheur Hugo Micheron estime que la plupart des pays occidentaux font preuve d’aveuglement face à la menace représentée par le phénomène djihadiste et plus largement islamiste.

LE FIGARO. – Selon vous, plus que la France, c’est toute l’Europe de l’Ouest qui est menacée par l’islam radical. Pourquoi cette analyse ?

Hugo MICHERON. – Le djihadisme se construit dans des territoires, dans une géographie, et dans le temps. Il faut considérer qu’il y a une histoire du djihadisme à l’échelle de l’Europe du Nord-Ouest. Celle-ci s’était révélée avec l’avènement de Daech en 2014, puisque nous avions vu à ce moment-là 5 000 Européens (pour 90 % d’entre eux concentrés dans quelques pays d’Europe du Nord-Ouest) partir vers la Syrie ou l’Irak. Il fallait comprendre à cette époque – et cela n’était pas chose aisée – que ces mouvements de convergence de combattants européens vers la Syrie et l’Irak étaient révélés par l’État islamique, mais non créés par celui-ci. La dynamique islamiste précédait Daech. Et depuis que Daech a été détruit sous sa forme territoriale en Syrie et en Irak, ces dynamiques n’ont pas disparu. ­Elles ont même en partie été réimportées en Europe, notamment via l’incarcération des djihadistes.

De fait, nous sommes entrés dans une nouvelle phase du djihadisme qui se pense dans « l’après-Daech » et qui se pense partiellement en Europe, à travers ces individus. De ce point de vue, la séquence actuelle est perçue comme une séquence de faiblesse. La mouvance est retournée dans une phase de structuration à bas bruit où elle se rend invisible. C’est ce qu’il se passe notamment dans les autres pays européens : Grande-Bretagne, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Suisse, etc.

En ce qui concerne la France, nous sommes en ce moment dans un autre cycle notamment parce que le procès Charlie Hebdo a réveillé les réseaux djihadistes comme al-Qaida. La France essaie de juger les complices car les pouvoirs publics prennent conscience que les attentats ne concernent pas seulement des gens qui passent à l’acte mais bien des individus qui arment, qui cachent, qui aident ces derniers. Après les attentats de 2005 à Londres, l’Angleterre n’avait pas réussi à faire un procès des complices. La raison était simple : personne dans les entourages des tueurs, à Beeston Hill, à Leeds, n’avait donné la moindre information à la police. L’enquête n’avait pas pu déboucher sur un procès. En France, un procès historique a lieu et c’est bien ce qui agace les djihadistes et leurs sympathisants. Nous sommes l’un des rares pays à penser cette question ; pourtant les autres États européens sont aussi concernés.

Ont-ils conscience des enjeux et de l’ampleur de la menace ?

En Europe, de manière générale, nous oublions très vite le djihadisme. Nous n’arrivons pas à penser le phénomène entre deux attentats, à comprendre le lien entre des militants djihadistes actifs et un amont composé d’un islamisme qui valide un certain nombre de ruptures avec la société. Les dynamiques en France sont visibles et ne peuvent plus être niées du fait des attentats à répétition. Les autres pays ont tendance à penser que c’est une singularité française. C’est une erreur : le premier grand foyer djihadiste en Europe, dans les années 1990, était à Londres, composé d’anciens idéologues du djihad en Afghanistan. Il y a des environnements identiques en Belgique, comme à Molenbeek, mais aussi en Allemagne, au Danemark, etc. Les Européens doivent prendre conscience que ce qui se joue en France est semblable à ce qui se joue chez eux. Si la France est aussi fragile en ce moment c’est parce que nous n’avons pas pensé ces enjeux lors des vingt dernières années. Désormais nous réagissons, avec retard certes, mais nous réagissons et prenons conscience d’enjeux qui se pensent à l’échelle de la décennie et de l’Europe.

Dans une tribune cosignée par Bernard Haykel vous dénonciez une cécité américaine face au phénomène djihadiste…

Obsédée par les élections, la presse américaine projette son débat interne sur la situation française. Dans les médias conservateurs, nous observons une lecture binaire qui assimile islam et djihadisme. Mais, ce qui est au moins tout aussi problématique, nous avons une presse influente qui se dit progressiste et libérale, incarnée par le New York Times et le Washington Post, incapable de penser la question djihadiste – ce qualificatif n’apparaît jamais dans les articles couvrant ces attaques ! La responsabilité de la violence est imputée non aux islamistes mais au modèle républicain français. Cette lecture ne perçoit ni la dimension européenne du djihadisme, ni sa dimension militante. Le modèle français est critiqué, or il est résistant. Mais nous avons, dans une partie de la gauche américaine, un abandon de la défense de la liberté d’expression, sous prétexte de justice sociale, qui met la France en danger.