Par ses insultes envers la France, Erdogan se fait le chantre de l’islamisme radical

Le Figaro – mardi 27 octobre 2020

DÉBATS

S’agissant du Moyen-Orient, la France doit adapter sa politique étrangère aux réalités nouvelles que chacun peut observer, argumente l’ancien premier ministre.

VALLS, MANUEL

L’effondrement du bloc soviétique a consacré les États-Unis comme seule hyperpuissance ; les attentats du 11 septembre 2001 et l’avènement du terrorisme islamiste globalisé ont bouleversé les équilibres de l’islam, du monde et de la région. Les printemps arabes ont souligné la friction permanente entre aspirations démocratiques fragiles et crispations autoritaires, identitaires, extrémistes.

Depuis trente ans, le Moyen- Orient est en pleine recomposition. Les causes et les conséquences sont multiples : l’effondrement de l’Irak, du Yémen, de la Libye ; l’exode de plusieurs millions de réfugiés syriens ; la quasi-disparition des minorités chrétiennes ; l’abandon des Kurdes qui avaient été les seuls à lutter sur le terrain contre les islamistes ; le clivage ancestral sunnite-chiite plus que jamais exacerbé. Le grand bénéficiaire de ces bouleversements est l’Iran, qui a bâti un arc chiite et imposé des protectorats en Irak, en Syrie et au Liban. Les velléités nucléaires et la prolifération balistique du régime des mollahs s’imposent aujourd’hui comme la principale menace régionale, et au-delà. Le conflit israélo-palestinien apparaît alors comme un contentieux local, de basse intensité.

À l’évidence, les anciens empires, perse, ottoman, russe, cherchent à retrouver leur rôles dans la région. Malgré un désengagement progressif, les États-Unis continuent, à travers leurs relations privilégiées avec Israël et l’Arabie saoudite, à peser. L’Europe est en grande partie absente : elle n’est pas une puissance militaire, elle est divisée et sans vision. Et la France, engagée courageusement contre l’État islamique, jouant de tout son poids politique au Liban, démontrant la plus grande fermeté face à la Turquie, ne s’est pourtant pas défaite, sur la question israélo-palestinienne, d’une tradition diplomatique obsolète.

Il est urgent d’en sortir. La formule visant « la création d’un État palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem comme capitale des deux États » est caduque. Les accords d’Oslo et leurs conséquences, l’évolution des rapports de force géopolitiques, rendent tout retour en arrière impossible. Par crainte d’une rupture avec le monde arabe et les Palestiniens, paralysée par les passions qu’agite ce conflit jusque dans notre pays, la diplomatie française s’est figée. Or, la paix ne tient pas au succès d’un numéro d’équilibrisme, ce n’est pas un arbitrage moral mais l’entrée consentie dans un nouveau paradigme.

La France doit reconnaître que Jérusalem est bien la capitale d’Israël. La protection des lieux saints des trois grandes religions monothéistes doit bien entendu être garantie. Nous devons encourager la création d’un État palestinien. C’est aussi dans l’intérêt d’Israël et indispensable pour bâtir une paix durable. Mais encore faut-il dénoncer l’absence de démocratie et la corruption qui gangrènent l’Autorité palestinienne, mettre un terme à l’illusion du retour des réfugiés, exiger la condamnation du terrorisme et de l’incitation à la haine, et appeler à une négociation sur de nouvelles bases territoriales.

Après la paix signée avec l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994, une normalisation des relations entre Israël et plusieurs pays arabes – les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan hier et d’autres qui suivront – est en cours. C’est l’issue du rapprochement avec Israël face à l’Iran. C’est surtout la nécessité pour ces pays de penser l’ère postpétrole en développant des coopérations avec Israël, partenaire d’innovation incontournable. C’était le rêve de Shimon Pérès : bâtir la paix autour du savoir et de la recherche. La France, forte d’une alliance stratégique avec les Émirats arabes unis, doit accompagner ce mouvement. Il est porteur d’espoir pour la région et pour nous-mêmes.

Oui, enfin, de l’évolution des rapports de force au Moyen-Orient dépend aussi notre avenir. Nous le voyons en Méditerranée face aux agissements de la Turquie. Par son refus de condamner sans ambiguïté l’attentat terroriste de Conflans et par ses insultes à l’égard de la France, le président Erdogan se fait aujourd’hui le chantre de l’islamisme le plus radical. Nous le voyons ailleurs : l’Arabie saoudite, sponsor international du wahhabisme, ou encore le Qatar, plateforme de flux financiers en direction de groupes terroristes, promoteur des Frères musulmans, ont pesé lourd sur ce qui s’est passé au cours des dernières décennies. Les États où se multiplient aujourd’hui les appels au boycott de produits français en réaction à la promesse du président de « ne pas renoncer aux caricatures » délimitent le camp de ceux qui au Moyen-Orient mènent le combat contre nos valeurs. L’islamisme est une menace globale qui affecte nos relations internationales et impacte directement notre modèle républicain.

Échappons à cet inconscient sans doute hérité de la colonisation qui nous conduit parfois au relativisme. Nous devons parler le même langage ici et là-bas. À Beyrouth, les Libanaises et les Libanais l’ont clamé dans la rue en prenant tous les risques. Sur la scène politique comme sur le terrain militaire, le Hezbollah, porteur d’une idéologie mortifère, antisémite, utilise la terreur comme seule arme. La France et l’Union européenne doivent désigner cet acteur pour ce qu’il est : une organisation terroriste.

Passons d’une diplomatie traditionnelle à une diplomatie de résolutions. Défendons nos valeurs, nos intérêts, et renforçons nos alliances. Trop souvent réduite au seul poids que la Shoah a laissé sur la conscience européenne, notre relation avec Israël doit s’affirmer sur tous les champs car elle est bien plus profonde. Elle tient au partage de valeurs et d’une vision commune du monde, du progrès, de la modernité, de l’humain. C’est une alliance stratégique qui ne se suffira pas de beaux discours : il faut la traduire en actes. Nos destins sont liés. La France doit oser !

MANUEL VALLS