Face au Covid, Nétanyahou cède aux ultraorthodoxes

Le premier ministre israélien n’a pas osé employer la manière forte contre les juifs religieux qui refusent les consignes sanitaires.

MARC HENRY

ISRAËL Des enfants portant une chemise blanche, un pantalon long et une kippa noire sur la route de l’école : cette scène banale suscite une vague d’indignation en Israël. « Rébellion », ont titré en une les deux principaux quotidiens du pays, tandis que d’autres médias s’insurgent contre les méfaits d’une « campagne de désobéissance civile » et d’un « État dans l’État ». Tous ont ainsi réagi à fleur de peau contre le refus catégorique d’une partie de la communauté des harédim, littéralement les « craignant Dieu », autrement dit les ultraorthodoxes juifs, d’obéir aux restrictions imposées par le gouvernement contre l’épidémie de Covid-19. Le confinement en vigueur depuis le début de la deuxième vague a été partiellement levé dimanche. Mais tous les établissements scolaires sont censés rester fermés jusqu’à nouvel ordre. Un rabbin très influent, Chaim Kanievsky, est passé outre et a ordonné à ses ouailles de ne tenir aucun compte des prescriptions des autorités. Résultat : des dizaines de milliers d’enfants et d’adolescents ont fait leur rentrée en toute illégalité dans les villes et les quartiers ultraorthodoxes, y compris ceux qui sont les plus touchés par l’épidémie. Les quelque 90 % de la population qui envoient leurs enfants dans le système d’éducation public ont, en revanche, dû garder leur progéniture à la maison.

Pour justifier sa décision, le rabbin Kanievsky, qui a lui-même été contaminé par le virus, a expliqué que l’étude de la Torah, la loi juive, l’emporte sur tout. « Le plus grand rabbin de sa génération est infaillible », a proclamé un député ultraorthodoxe, Moshe Gafni, membre de la majorité de Benyamin Nétanyahou. « Vous nous avez fait entrer dans des ghettos (les quartiers ultraorthodoxes), alors laissez-nous au moins le droit de les gérer comme nous le pensons », a lancé un avocat de cette communauté à la télévision. Pour ces ultraorthodoxes, l’essentiel est de maintenir le mode de vie traditionnel qui a permis aux juifs de survivre à toutes les catastrophes de l’histoire.

Un dilemme complexe 

Détail important : cette communauté ne parle toutefois pas d’une seule voix. Certains rabbins et députés prônent le respect des mesures de précaution prises par le gouvernement contre le virus afin d’endiguer l’épidémie, sauver des vies et ne pas approfondir le fossé avec la majorité laïque. Le taux de contagion beaucoup plus élevé chez les ultraorthodoxes risque de contribuer à un engorgement des hôpitaux, dont les laïcs malades pourraient payer le prix fort.

Écartelé entre les différentes composantes de sa base électorale, Benyamin Nétanyahou est confronté à un dilemme complexe. Il a lancé de vibrants appels aux ultraorthodoxes pour qu’ils respectent le confinement. Mais il se refuse à employer la manière forte. « Nous ne pouvons pas placer un officier de police dans chaque rue », a-t-il expliqué pour justifier l’inaction des forces de l’ordre qui n’ont pas empêché l’ouverture des établissements scolaires.

D’autres ministres ont agité, sans vraiment convaincre, la menace de couper les subventions aux établissements scolaires qui ne respectent pas les consignes.

Seule certitude : le chef du gouvernement ne veut en aucun cas d’images d’enfants ou d’adolescents traînés de force en dehors de leurs écoles. Il ne s’agit nullement d’un simple réflexe de compassion, mais d’un problème très politique.

De nombreux commentateurs soulignent que Benyamin Nétanyahou est « à la merci des partis ultraorthodoxes », ses fidèles alliés depuis onze ans de pouvoir. Mais si une troisième vague d’épidémie devait se produire et provoquer un nouveau confinement général, il serait tenu pour responsable de ne pas avoir fait appliquer ses propres décisions. Sa cote de popularité, déjà en chute libre, pourrait alors plonger encore davantage et faire échec aux projets de convoquer des élections anticipées que lui prêtent les médias.

Le Figaro – mercredi 21 octobre 2020